Jean-Claude Guillebaud

Prix Européen de l’Essai Charles Veillon 2001, pour
Le Principe d’humanité, Paris, Seuil, 2001

 

Jean-Claude Guillebaud. © Niklaus Stauss.Né à Alger en 1944, Jean-Claude Guillebaud a fait des études de droit et de sciences criminelles en France avant de se consacrer au journalisme. À ce titre, il travaille comme grand reporter tout d’abord dès 1965 au quotidien Sud Ouest, puis dès 1972 avec Le Monde et à partir de 1989 avec Le Nouvel Observateur. Il est éditorialiste permanent à Sud Ouest depuis 1986. Très actif dans le domaine journalistique – il a été président de Reporters sans frontières – son talent est tôt reconnu, puisqu’il reçoit en 1972 déjà le Prix Albert Londres, distinction couronnant le travail d’un journaliste francophone de moins de 40 ans et prix décerné à ceux qui osent partir en croisade "contre un ordre social aux idées égoïstes et aberrantes". Le reportage conduit Jean-Claude Guillebaud à voyager beaucoup, surtout vers l’Asie et l’Afrique où, "arpenteur de terres et sondeur d’âmes", il se met à l’écoute des transformations sociales et culturelles souvent perçues comme des résonances, nombre des pays visités ayant eu autrefois la France pour métropole. La compréhension des contraintes politiques, des continuités historiques, des difficultés sociales l’amène non seulement à la sympathie de l’autre, cet être humain qui nous regarde et nous questionne, mais aussi à un retour sur soi, ou plutôt sur nous, les héritiers de l’Occident que la mondialisation déroute et désoriente. Ainsi se bâtit, en contrepoint des récits de voyage, une oeuvre d’essayiste cherchant à cerner le pourquoi et le comment de nos impasses du moment. Il la complète en publiant ses confrères et complices en idées dans Arléa, collection dont il est le cofondateur et pour laquelle il assure la direction de 1986 à 1998.

De plus de vingt ans de déplacements à travers le monde, il tire plusieurs ouvrages devenus des références de la littérature de voyage: Les Confettis de l’Empire (1976), Un Voyage vers l’Asie (1979), Un Voyage en Océanie (1980), Le Rendez-vous d’Irkoutsk (1990), La Colline des Anges. Retour au Vietnam (1993), Sur la Route des Croisades (1993), La Porte des Larmes, Retour vers l’Abyssinie (1996). Ces sept textes, présentés par un autre amateur d’espaces et de civilisations, Jean Lacouture, ont d’ailleurs été regroupés en un volume et ont paru en 1998 sous le titre de La Traversée du monde. Dix ans auparavant, ce regard attentif posé sur le monde avait déjà été récompensé par le Prix Roger Nimier décerné au Voyage à Kéren, ouvrage concernant la mer Rouge, pays de guerre et de mirages, de caravanes et de métamorphoses.

Ouvrier de la description, Jean-Claude Guillebaud a l’honnêteté et l’humilité du constat sans complaisance porté sur les travers de nos sociétés – c’est la force de son talent d’essayiste que d’en éclairer les ombres et les lumières en recherchant les constances et variations des comportements sociaux dans leurs origines les plus diverses, philosophiques, religieuses ou historiques. Dans le sillage de ses maîtres, dont Jacques Ellul et Edgar Morin, eux aussi Prix Européen de l’Essai, il dépasse les contradictions de nos pensées marquées par une multiplicité d’intérêts variés, il interpelle son lecteur pour démontrer l’urgence d’engagements à inventer, car "l’avenir est notre affaire", comme l’aurait dit Denis de Rougemont, l’un des pères du Prix remis à Jean-Claude Guillebaud le 6 décembre 2001, à Lausanne.

Ce plaidoyer critique, mais jamais pessimiste, l’auteur l’a exprimé dans La Trahison des Lumières, une enquête sur le désarroi contemporain qui reçut le Prix Jean-Jacques Rousseau de 1995, comme dans La Tyrannie du plaisir, une analyse des difficultés d’être et d’aimer de la génération qui fit 1968, un travail qui reçut le Renaudot de l’Essai en 1998, ou dans La Refondation du monde (1999), un appel à redéfinir loyalement ce qui nous rassemble pour le futur vers lequel nous voulons marcher. C’est dans cette trajectoire d’analyse d’un présent trop souvent emporté hors de la conscience de l’homme par sa dynamique propre, que se situe le dernier essai de Jean-Claude Guillebaud, Le Principe d’humanité, paru au Seuil cet automne, le titre primé par la Fondation Charles Veillon.

 

L’ouvrage: Le Principe d’humanité

"L’humanité n’est pas héréditaire", elle est toujours à construire. Cette approche volontaire de la destinée, lieu de notre responsabilité d’homme dans le monde qui nous façonne et que nous façonnons en retour, s’inscrit parfaitement dans le discours personnaliste que défend la Fondation Veillon. Le Principe d’humanité invite à éviter aussi bien le catastrophisme épouvanté devant le progrès scientifique que l’optimisme béat qui conduit à toutes les compromissions. Jean-Claude Guillebaud reprend l’analyse des dérives du scientisme par rapport à l’héritage de la raison, le monde des Lumières perverti par les ambitions faustiennes du XIXe siècle en s’appuyant sur l’enquête menée dans La Refondation du monde. Il s’interroge sur la pertinence pour aujourd’hui des six principes fondateurs de la modernité occidentale (l’idée de progrès, l’égalité, la raison, l’universalité, la liberté et la justice), toutes valeurs relevant d’Athènes, Rome et Jérusalem. Il montre comment une sourde inquiétude habite, à mots couverts, les innombrables débats et querelles du moment que font surgir les trois révolutions – économique, numérique et génétique – qui assiègent nos sociétés et dont les effets se conjuguent.

Des questions capitales sont murmurées que nous préférons, pour l’instant, ne pas écouter: Qu’est-ce que l’homme? Que signifie le concept d’humanité? Est-ce une idée aujourd’hui révisable et évolutive alors que la course aux biotechnologies, les vertiges du cyberespace, les manipulations génétiques, les tentations eugénistes, la marchandisation du monde et la réification de la vie font sauter toutes les limites de l’irréductibilité de l’homme? Le temps s’effondre dans l’immédiat, restreignant le futur au mirage et le passé à l’oubli; l’espace n’a guère plus d’ancrage avec la virtualité des mondes de l’information. Dès lors, les ambitions techniciennes de l’homme, y compris celles de l’homme sur l’homme, n’ont plus de frein: nous pouvons tout mais ne sommes plus rien. Le Principe d’humanité questionne cette dérive cachée vers le néant de la personne et l’irresponsabilité de la société en établissant un état des connaissances à ce sujet. Revisitant posément, sans désir polémique, les différents savoirs concernés, ce livre cherche à redéfinir clairement – souvent avec un grand bonheur d’écriture - et loyalement le "principe d’humanité" sans lequel il n’est d’autre avenir que barbarie.

C’est ce témoignage fort sur la société contemporaine, sur ses aveuglements et ses tentations prométhéennes - risque de fausses promesses et de désillusions pernicieuses – que la Fondation Veillon désire récompenser dans Le Principe d’humanité, ouvrage qui, chez Jean-Claude Guillebaud, éclaire d’un jour nouveau une réflexion au long cours fondée sur une curiosité attentive face à l’homme et ses doutes, ses assertions et ses replis identitaires, une réflexion distillée avec force d’ouvrage en ouvrage, elle-même vrai parcours d’humanité.

 

Allocutions, laudatio et conférence du lauréat :

 

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Publié par la Fondation Veillon le 01 mars 2001