Peter Bichsel

Prix Européen de l’Essai Charles Veillon 2000, pour
Alles von mir gelernt, Kolumnen 1995-1999, Frankfurt, Suhrkampf, 2000

 

Peter Bichsel. © Niklaus StaussNé à Lucerne le 24 mars 1935, Peter Bichsel vit dans le Jura sud depuis 1941. C’est à Soleure et dans ses environs qu’il a trouvé son appartenance, tant culturelle que géographique. Fils de peintre, il devient instituteur en 1955, profession à laquelle il se consacre jusqu’en 1968 lorsqu’il quitte le monde de l’école pour celui de la littérature. À l’âge de 22 ans, il devient membre du parti socialiste, ce qui le conduit à devenir de 1974 à 1981 le conseiller personnel de Willy Ritschard, le très populaire Conseiller fédéral soleurois. Autant dire que la vie de Peter Bichsel est celle d’un témoin actif de notre temps, dans son enracinement suisse, qu’il s’exprime devant ses élèves, ses proches en politique ou ses compatriotes compris comme communauté culturelle différenciée - cela par le biais de chroniques dans la presse ou à la radio alémaniques.

En 1964, son premier écrit, publié à Olten, fait grand bruit par son style et son approche littéraire, à la fois originaux et personnels. Eigentlich möchte Frau Blum den Milchmann kennenlernen est un ensemble de brefs récits d’apparence simple, tant dans le vocabulaire que la forme. Mais leur agencement et leur apparente naïveté cachent une réflexion profonde sur l’identité du Suisse moyen, sur ses outils d’expression et ses difficultés d’être. Sans prétentions, la plume de Peter Bichsel semble prendre appui sur des formules scolaires, telles que l’enseignant les trace à la craie au tableau noir pour fixer la langue - mais aussi, indirectement, les formes de pensée - de ses élèves. Ainsi s’amorce toute une réflexion sur le dit et le non-dit, sur la grammaire à la fois référence, contrainte et lieu d’exercice du pouvoir pour que se structure le discours en société. L’auteur donne écho au quotidien de ses concitoyens tel que l’expriment leurs maladresses de lecture quant à la réalité du moment, aussi bien rationnelle qu’affective. En dernier ressort, seule la force du silence semble pouvoir caractériser la présence de l’homme dans sa communauté. Ce texte paraîtra en français chez Gallimard en 1967, sous le titre Le laitier. Nouvelles alors que sa version italienne sortira à Milan en 1988 à l’enseigne de In fondo alla Signora Blum piacerebbe conoscere il lattaio.

Suivent deux autres romans, Die Jahreszeiten en 1965 (traduit en français en 1970 et en italien en 1981) ainsi que Kindergeschichten en 1969 (paru en français en 1971 et en 1989 en italien). C’est aussi en 1969 que sort de presse un essai où Bichsel dit son agacement face aux pesanteurs et hésitations politiques de notre pays, Des Schweizers Schweiz (devenu en 1970 La Suisse du Suisse - en version française - et La Svizzera: il virus della ricchezza - en italien). On y retrouve une critique de l’expression censurée, forme du non-dit, soit une parole rentrée sous prétexte de tolérance, un silence devenu pesant alors que la démocratie dont le pays se réclame exigerait en fait débat et controverse pour mettre en forme une société où chacun puisse se situer. Bichsel lance le même appel que précédemment dans ses nouvelles, appel à une langue vigoureuse au quotidien parce que disant la vérité de ses locuteurs, dans sa force intellectuelle et émotionnelle.

C’est là la force du conteur populaire, actif et créateur par rapport au texte écrit qui, lui, exige une approche à coup sûr plus passive du discours. Ce motif sera repris en 1982 dans une série de conférences données à Francfort sous le titre Der Leser. Das Erzählen. Mais, au plan de l’écriture, la traduction en lettres de l’oral, fondement de l’expression, se poursuit avec des nouvelles où l’incohérence de la réalité vécue sonne comme un mauvais rêve dont on ne sait se réveiller : en particulier avec Zur Stadt Paris. Geschichten paru en 1993 (en 1994 en version italienne - Sulla città di Parigi - et en version française en 1996 - À la ville de Paris. Histoires).

Suivent des ouvrages explorant d’autres formes de lecture, comme la réalité en miroir ou le miroir de la réalité : par exemple en 1999 Cherubin Hammer und Cherubin Hammer, récit traitant en parallèle de deux homonymes, l’un apparaissant comme notes en bas de page de la vie de l’autre, le premier archiviste introverti aspirant à la célébrité, fut-ce posthume, le second, fort en gueule et charmeur, marchand de vin vivant de ses escroqueries. L’année précédente, le thème suisse avait été repris dans Die Totaldemokraten. Aufsätze über die Schweiz. Les thèmes de Bichsel se retrouvent donc sous diverses formes à travers le temps, mais aussi dans la continuité du propos - le vide identitaire - et de la manière - un style ouvrant sur des vides de sens qui sollicitent l’imagination réparatrice du lecteur, ce dernier étant porté à prendre position, à faire œuvre de créateur comme si, lui, devenait le narrateur.

Dès les années 70, l’écrivain utilise régulièrement le canal de la presse et de la radio pour s’exprimer sous forme de notes et croquis, en fait des textes témoignages et des réflexions qui sont regroupés ensuite pour être publiés sous forme de livre autonome: Geschichten zur falschen Zeit. Kolumnen 1975-1978, mais aussi Irgendwo anderswo, Kolumnen1980-1985, ou Im Gegenteil. Kolumnen 1986-1990, ou encore Gegen unseren Briefträger konnte man nichts machen. Kolumnen 1990-1994.

 

L’ouvrage :

C’est à l’occasion du dernier recueil de ces articles écrits au fil des événements Alles von mir gelernt. Kolumnen 1995-1999, paru chez Suhrkamp à Francfort, que la Fondation Veillon a décidé de reconnaître l’originalité de l’œuvre de Peter Bichsel dans son ensemble en lui remettant le Prix Européen de l’Essai Charles Veillon 2000.

L’auteur soleurois, depuis ses premiers textes, a certainement mené avec constance et cohérence une démarche de questionnement sur l’homme en société, sur le Suisse en Confédération, sur l’identité en son expression. Il pose un regard renouvelé tant sur la forme que sur le fond de l’acte d’écriture. Cela fait des nombreux textes, articles et récits de Peter Bichsel, les facettes d’une même œuvre, approche de la personne à la fois multiple dans ses tâtonnements et simple dans son propos - bref, un essai de solidarité active avec les désespoirs de son temps comme avec ses petits bonheurs.

 

Allocutions, laudatio et conférence du lauréat :

 

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Publié par la Fondation Veillon le 01 mars 2000