Iso Camartin

Prix Européen de l’Essai Charles Veillon 1986, pour
Nichts als Worte? Plädoyer für Kleinsprachen, Zürich, Artemis, 1985

 

Iso CamartinIso Camartin raconte lui-même que c'est à trente ans qu'il est arrivé au tournant décisif de sa vie. Certes, auparavant déjà il avait abattu pas mal d'ouvrages et récolté quelques succès, mais ce n'est qu'alors qu'il prit définitivement conscience que la question des minorités linguistiques, culturelles et sociales pourrait devenir le centre de l'œuvre de sa vie. Mais au fait, quoi de plus naturel pour un Grison de langue maternelle romanche? Aussi, la décision de consacrer désormais ses forces à ce problème apparaît-elle comme un retour aux sources et une réflexion sur des expériences premières et fondamentales.

Iso Camartin a grandi à Disentis et c'est là qu'il est allé à l'école. Son père, d'abord typographe, assuma ensuite la rédaction d'un journal local romanche. Mais on trouvait aussi Molière et Manzoni dans la bibliothèque familiale. Les bénédictins de l'école conventuelle enseignèrent au jeune Iso le latin, le grec, la musique et les bases de la théologie. Quelques séjours en plaine lui permirent d'apprendre l'indispensable allemand.

Sa maturité obtenue, le jeune Grison a envie de partir au loin; il s'immatricule donc à Munich. En un premier temps, il est attiré surtout par la philosophie. Ensuite, il va découvrir peu à peu que son goût de la diversité des choses et de leur couleur propre, donc son éclectisme, sied mal à un philosophe; il achève tout de même sa thèse sur un problème rigoureusement technique de la philosophie transcendantale – un peu pour "protester contre lui-même", selon son propre récit: acte remarquable de discipline intellectuelle. A la longue, l'amour de la diversité des langues romanes et des jeux plus libres de la littérature, attisé encore par une année d'études à Bologne et une autre année de lectorat à Lyon, semble avoir tout de même mis dans l'embarras l'assistant de philosophie à l'Université de Ratisbonne (Regensburg); c'est ainsi que mûrit en lui la décision de se consacrer sans réserve à la cause de la littérature et des langues des minorités linguistiques, de leur contribution à la richesse de la vie et de leur rôle comme support de l'identité et de la dignité humaine.

C'est à l'ensemble de ces problèmes qu'il se voue pendant les années qu'il passe comme research fellow à l'Université de Harvard; revenu en Europe, il va les affronter, dans l'expérience pratique et politique, pendant les deux années de son activité de Secrétaire de la Lia Rumantscha de Coire. En 1980, il quitte ce poste pour mieux se concentrer sur son travail littéraire et journalistique. Il avait déjà enseigné à l'Université de Fribourg durant l'année académique 1977/78 ; en 1981, il reprend une activité semblable à Genève et en 1982 à Zurich. En 1985, il est appelé à une chaire double de langue et civilisation romanches à l'Ecole polytechnique fédérale et à l'Université de Zurich.

La problématique minoritaire

« S'accepter minoritaire, c'est déjà vaincre ses faiblesses. »  – telle pourrait être la devise de Camartin.

En effet, son art n'est pas un combat contre le dominant, mais une lutte contre les peurs qui nous habitent lorsque nous craignons pour notre identité menacée.
Souvent l'essayiste revêt l'habit minoritaire, s'identifie au petit groupe, si faible soit-il; il présente sa différence, celle dont l'expression est généralement en décalage par rapport aux besoins, objets et espérances de la majorité.

Pour se faire comprendre doit-il alors utiliser le langage spécifique du groupe restreint ou s'abandonner aux mots venus d'ailleurs avec les choses qu'ils désignent et les modes de réflexion qu'ils signent? Eternel dilemme de l'identité.

Face à la menace majoritaire, la première tentation est celle de la pureté à tout prix au risque de n'affirmer plus qu'une identité appauvrie, celle d'un nationalisme de clocher. A terme, cette démarche conduit à la disparition du faible.

Aller en sens contraire, c'est comprendre que la minorité ne peut survivre qu'ouverte au monde, unique dans la diversité des hommes. Elle doit dès lors accepter et entrer dans la différence du dominant, car c'est elle qui justifie la spécificité du groupe minoritaire. Il s'agit d'aller vers l'autre, ce qui signifie confiance en soi, humilité et tolérance.
Cette confiance en soi a cependant une base nécessaire, la reconnaissance d'une identité partagée, avec son territoire spécifique, spirituel ou physique, économique ou juridique. En bref, le minoritaire s'accepte comme représentant une culture propre, marque unique du sillon qu'il trace dans le champ historique de l'homme.

Dès lors, la langue est moins barrière que signe de présence, affirmation humble et tenace d'une civilisation. Cultiver une langue minoritaire, c'est enrichir la variété du monde d'un mode unique de croire et de créer.

Ainsi, le minoritaire doit-il vivre ce qu'il est, simplement, pour que le majoritaire prenne conscience de sa différence et accepte la personne de l'autre sans la couvrir du manteau paternaliste de l'indifférence. C'est la base du véritable fédéralisme, en Suisse ou ailleurs.

Ces conditions du dialogue, Camartin les incarne en sa propre personne, romanche et romaniste d'une part, mais aussi en sa qualité de philosophe allemand de formation et écrivain d'expression germanique d'autre part.

 

Allocutions, laudatio et conférence du lauréat :

 

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Publié par la Fondation Veillon le 01 mars 1986