Alain Finkielkraut

Prix Européen de l’Essai Charles Veillon 1984, pour
La Sagesse de l’Amour, Paris, Gallimard, 1984

 

Alain Finkielkraut. Photo: Jacques Robert, N.R.F.D'ascendance juive polonaise par son père – un rescapé des camps – et par sa mère, issu d'une famille qu'avait décimée la guerre, Alain Finkielkraut est né à Paris en 1949. C'est là qu'il fit ses études, au Lycée Henry IV tout d'abord, puis à l'Ecole normale supérieure de Saint Cloud où il prépara l'agrégation en lettres modernes qu'il obtint en 1974.

Il enseigna ensuite la littérature française, de 1974 à 1976, au Lycée technique de Beauvais, de 1976 à 1978, à l'Université de Californie à Berkeley. De retour en France, il reste depuis en disponibilité d'enseignement et collabore à divers journaux et revues, Le Nouvel Observateur et Le Débat notamment, tout en poursuivant une œuvre originale d'écrivain et d'essayiste.

Frappé par la dichotomie séparant chez nombre de ses contemporains un vécu souvent tranquille d'une rationalisation de la réalité formulée en termes de révolution, ses premiers ouvrages s'intéressent à la vie de tous les jours et représentent une recherche sur le temps présent. C'est ainsi qu'en 1977 il publie, en collaboration avec Pascal Bruckner, Le nouveau désordre amoureux où il étudie la subversion du quotidien par la théorie; il y analyse sa gêne vis-à-vis de références idéologiques devenues instruments de pouvoir sur la société. Ce rôle des structures de représentation du monde dans l'encagement de l'homme dans la société est aussi au centre du Juif imaginaire, ouvrage où, en 1980, Finkielkraut s'interroge sur la dialectique liant, dans une génération qui n'a pas connu la Shoah, image de soi et banalité de l'existence.

S'appuyant sur ces réflexions, le jeune auteur prend dès lors parti sur des problèmes d'actualité et, à propos de l'affaire Fourisson où l'on met en doute la réalité de l'univers concentrationnaire nazi, il se demande si le désir d'occulter la vérité tout comme la volonté de l'expliquer à tout prix ne sont pas deux aspects d'un même repli culturel malheureusement symptomatique de nos sociétés, certains s'abritant derrière le dogmatisme de la vulgate marxiste, d'autres s'abandonnant au laxisme d'une tolérance devenue simple indifférence, fausse alternance conduisant à une commune impasse de la pensée. Tel est le leitmotiv de L'avenir d'une négation paru en 1982. La réprobation d'Israël sort de presse en 1983 et intervient dans le débat provoqué par l'occupation du Liban par son voisin méridional. Autre décalage entre théorie et réalité, Finkielkraut se pose, dans ce contexte, la question du rôle d'une information tenue pour libérée des dogmes, mais dont la présentation du monde se trouve terriblement vulnérable à la propagande.

Avec La sagesse de l'amour, texte paru cette année, l'essayiste français prend un certain recul face aux circonstances et, hommage à son maître Levinas, il s'attache à la notion de l'amour, dans ses aspects aussi bien sentimental qu'éthique; refus du repli sur soi, il y voit essentiellement un appel à la communication entre les hommes exigeant avant tout une remise en cause de soi afin de faire tomber les masques que peureusement chacun s'attribue pour vivre son rôle en société. Nier cet appel, c'est jouer avec le Mal. Et l'on retrouve les thèmes des premiers ouvrages, l'auteur renouant les fils de ses précédentes thèses pour en dépasser la thématique en s'interrogeant dorénavant non plus sur l'homme d'aujourd'hui, mais sur l'homme de toujours. Le clin d'œil humoristique à la langue que sont Les mots valises (1979) ou Le petit fictionnaire illustré (1981), résulte d'une démarche semblable où l'on s'interroge sur l'apparence et la réalité de phonèmes véhiculant nos pensées, tel un jeu de miroirs constamment brisés.

C'est dire que la Fondation Charles Veillon, en décernant le Prix Européen de l'Essai 1984, salue la rigueur et la modestie de la démarche accomplie jusqu'ici par Alain Finkielkraut et désire encourager la poursuite d'une réflexion qu'elle juge féconde pour la société actuelle.

 

Allocutions, laudatio et conférence du lauréat :

 

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Publié par la Fondation Veillon le 01 mars 1984