Motivations du Jury

Prix Européen de l'Essai Charles Veillon 2013: Harald Weinrich

Par Hubert Thüring
Membre du jury


Le Jury décerne le prix à Harald Weinrich, philologue romaniste et germaniste, écrivain essayiste et poète, pour l’ensemble de son œuvre et à l'occasion de la publication de son essai Über das Haben [De l’avoir], publié en 2012. Le plus récent de ses livres traduits en français est Knappe Zeit. Kunst und Ökonomie des befristeten Lebens (2004), Le temps compté, paru en 2009.

Harald Weinrich fait partie des rares esprits universels, experts en littérature autant qu’en linguistique et connaisseur de plusieurs cultures européennes. Ces compétences en linguistique et en littérature étaient déjà présentes à la base de son cursus académique, il a su les développer et les faire fructifier l’une par l’autre. Il est l’auteur de contributions fondamentales en linguistique textuelle, théorie de la réception et en narratologie; il a également posé des jalons dans l’histoire littéraire et culturelle de la mémoire et du temps. Il a en outre fait paraître des recueils d’essais, le dernier sous le titre Wie zivilisiert ist der Teufel [À quel point le diable est-il civilisé] (2007) et plusieurs volumes de poésie, dont le dernier est Vom Leben und Lesen der Tiere. Ein Bestiarium [De la vie et de la lecture des animaux. Un bestiaire] (2008).

Harald Weinrich ne transmet pas qu'une connaissance théorique de la littérature. Il se place du point de vue du lecteur et produit des textes qui associent habilement une narration claire issue du fonds culturel européen, à une argumentation aussi concise qu’élégante. Ses textes débouchent toujours sur des prises de position incisives, souvent critiques de son époque, qui ne s’imposent pas au lecteur, mais l’amènent avec humour à la compréhension de son propos. C’est cette fine approche moraliste qui lui permet de transmettre avec légèreté son prodigieux savoir.

Ce n’est pas uniquement dans ses ouvrages les plus récents, mais particulièrement dans ceux-là, que Harald Weinrich démontre sa capacité à appréhender les problématiques actuelles, bien avant que ces thèmes soient diffusés en masse par l’industrie culturelle. En plus, l’auteur envisage ces problématiques sous l’angle moins évident, comme, entre autres, dans le livre intitulé Lethe. Kunst und Kritik des Vergessens (1997) (Léthé. Art et critique de l’oubli, Paris, Fayard 1999), grand succès auprès du public et des critiques. Paru en 1997, au plus fort des recherches en sciences humaines sur la mémoire, cet ouvrage a donné de nouvelles impulsions et ouvert des perspectives originales en abordant la mémoire à partir sa supposée négativité. Autant il est certain que la culture repose sur le pouvoir de la conservation et du souvenir, autant une culture a besoin, pour se développer, des possibilités induites par la sélection, la transformation et la destruction. De l’antiquité à nos jours, l’auteur approfondit la dialectique complexe du souvenir et de l’oubli dans des constellations, souvent surprenantes, de poètes, de philosophes et de scientifiques, allant de Simonide de Céos et Platon à Primo Levi et Thomas Bernhard, en passant par Descartes et Cervantes, Ovide et Casanova, Jésus et Fontane, Valéry et Proust. En-dehors de toute contrainte téléologique, les lignes argumentatives se laissent réunir à l’époque actuelle où, compte tenu de l’explosion de l’information, les processus du souvenir et de l’oubli se fondent jusqu’à devenir indiscernables.

Son grand ouvrage de 2004 sur le temps, intitulé Knappe Zeit (Le temps compté, 2009), laisse deviner sa visée effective dans le sous-titre de l’édition originale allemande: Kunst und Ökonomie des befristeten Lebens [Art et économie de la vie limitée]. Ceci étant, le jugement critique de "l’économisation" démesurée qui caractérise l’époque actuelle ne s’immisce pas au premier plan. Harald Weinrich entreprend d’établir une vaste généalogie ramifiée des théories narratives autour des concepts de la durée de vie, de la succincte formule d’Hippocrate Ars longa, vita brevis à la vie toujours plus rapidement cadencée des temps modernes. L’un de ses étonnants constats est que l’art de façonner le temps de vie ne s’est attaché qu’assez tardivement à l’économie au sens d’économie domestique organisée; ce phénomène n’est pas apparu par le biais du calvinisme comme nous le supposons d’emblée aujourd’hui, mais au début de la Renaissance, en particulier par l’intermédiaire de Léon Battista Alberti. En parlant du pouls, par ailleurs, Harald Weinrich établit un lien surprenant entre le temps et les tempes. Il y introduit le conseil réconfortant de ne pas se laisser gâcher la vie ni par le "Sein zum Tode", "l’Être-vers-la-mort" heideggérien, ni par l’économisme débridé, mais de se fier au temps individuel du corps: en effet, l’homme qui vit heureux au-delà des contraintes est celui qui peut oublier le battement de son pouls. Des tournures comme celles-ci révèlent l’extraordinaire talent d’essayiste de Harald Weinrich à mêler étroitement et subtilement intuition linguistique, érudition philosophique et habileté narrative.

Son dernier ouvrage Über das Haben [De l’avoir], paru en 2012 et qui espérons-le, sera bientôt traduit pour les régions francophones, accentue précisément cette tendance. Les «trente-trois vue» (en allemand «Ansichten»), sont plus proches encore de l’écriture aphoristique de Friedrich Nietzsche, qualité déjà perceptible auparavant. L’avancée concerne également la pensée critique par laquelle Harald Weinrich remet en question la primauté de l’Être dans la métaphysique occidentale; ainsi, l’auteur montre où et comment cette primauté repose sur l’Avoir et lui sert de camouflage, où et comment l’Avoir mine l’Être de façons multiples, mais aussi où il menace d’étouffer l’Être. Le nombre trente-trois laisse imaginer que l’œuvre Über das Haben pourrait être le premier volume d’une trilogie composant, avec les deux suivants, une sorte de Décaméron moraliste. Pour cette œuvre et pour toutes les autres, nous souhaitons temps non compté d’écriture et de vie au lauréat.

Hubert Thüring, membre du jury

 

Publié par la Fondation Veillon le 22 avril 2014